L’inconscience du défi

Nous devons jamais sous-estimer son interlocuteur. Il faut vraiment que ça me rentre dans la tête cette attitude. Ce début de voyage va, j’espère, me servir de leçon. Voyage? Encore? Il ne s’arrête jamais celui là? Mais quand est ce que tu te maries? Et quand est ce que tu travailles? Elle est pas finie cette année sabbatique ! Mais il va partir tout seul? À vélo, en plus ! En Ukraine ! Mais c’est dangereux ! Et la pandémie? Si tu restes confiné quelque part !!!

Toutes ces questions, je ne me les ai pas vraiment posées mais on me les pose. J’ai confiance en moi, la planification n’est pas forcément mon point fort et je me sens vraiment vivre lorsqu’il faut commencer à improviser !

Après ce printemps difficile j’avais besoin d’une nouvelle aventure pour me retrouver, pour transpirer un peu, pour reprendre confiance en moi , pour me sentir vivant. J’ai donc décidé de boucler la boucle du voyage commencé l’année dernière avec Ayana. Nous avons laissé les vélos à Brașov en décembre et il était temps de les rentrer à Strasbourg. Le but est donc de rentrer de Roumanie à Strasbourg en 3 semaines à vélo. Faisable !

Même pas parti en Roumanie que ça commence à se compliquer. La pandémie jusqu’à là assez légère en Roumanie, reprend des plus belle. On peut pas vraiment parler de deuxième vague, plutôt d’un gros tsunami ! Je passe donc deux semaines en Roumanie avec ma famille en suivant jour après jour le nombre croissant de nouveaux cas et la fermeture successive des frontières. Je me prends pas trop la tête. Je comprends bien que je ne pourrai pas passer par le chemin le plus direct et le plus facile : Brașov -> Budapest -> Vienne -> Munich -> Strasbourg. Va falloir improviser au moment venu.

Je passe donc un temps exceptionnel. Je vis avec ma cousine, Iulia, dans l’appartement que nous avons à Brașov. Nous nous entendons à merveille. On va randonner, manger, chiller, boire, travailler, vraiment top comme moments. Inoubliable ce temp en famille. Ça fait du bien de se retrouver dans sa ville natale ❤

Avec plus de 1000 nouveaux cas par jour le temps est au voyage. Un des seuls moyens de partir de Roumanie sans faire un test PCR tous les 5 jours est de passer par l’Ukraine puis la Pologne. L’Ukraine encore tolérante classe la Roumanie en pays « vert ». Je sens que ça va pas durer donc je part le 25 juillet au lieu du 27 initialement prévu. J’ai bien senti le truc, c’est le 27 que la Roumanie est passé en rouge chez les Ukrainiens. Ça aurait été un no-go!

Me voilà donc le 25 au matin sur mon vélo en train de dire au revoir à des grands parents incompréhensifs et inquiets et à un père confiant mais soucieux. Moi, têtu, il est bien trop tard pour renoncer. Je crois dur comme fer depuis plusieurs semaines dans ce voyage. En quelque sorte je suis venu en Roumanie pour avoir d’où repartir. Les premiers coups de pédales sont hésitants, maladroits, émotifs mais j’avance, d’un bon rythme. Au bout d’une heure je suis sur les hauteurs de Baia Mare, émotionne et puis il commence à pleuvoir. Rien ne m’arrêtera. La veste de pluie que j’ai pris à Ayana et légèrement trop courte. J’aime pas planifier mais j’assume les conséquences.

J’ai un peu près 2000km à faire en 3 semaines. Ça fait 100km par jour, tous les jours, pendant 3 semaines. 100km de vélo de voyage à 30-40kg avec du dénivelé chaque jour pendant 20 jours d’affilé pour rentrer de Baia Mare à Strasbourg. Deux fois dans ma vie j’ai fait des sortie à vélo de 100km. RAF, j’y vais, Inch’Allah ! On y vient au sujet de cet article : la première étape est de passer la frontière entre la Roumanie et l’Ukraine et ensuite traverser l’Ukraine et les Carpates jusqu’à la Pologne. Easy !

Ne jamais sous-estimer son interlocuteur !

En 3h dont 2 sous la pluie je fais les 70km reliant Baia Mare à Halmeu, le point de frontière avec l’Ukraine. L’officière Roumanie, intrigué et impressionné quand je lui dis que je vais en France, rigole, me dit qu’on ne peut pas passer à pied ou à vélo par là. Elle me laisse passer et me dit qu’elle ne me garantit pas que les ukrainiens me laisseront entrer et elle ne me garantit pas non plus l’état des routes en Ukraine. Confiant, je rigole aussi et je vais en Ukraine. Je pédale sous des trombes d’eau entre des camions immatriculés UA. Je me fais arrêter direct par « Dimitri » et sa Kalashnikov de 1947 ( d’où son nom AK-47 : Автомат Калашникова 1947). Plutôt partisan de Putin que de Trump, quoi que, notre « Dimitri »speaks kein Americano et me fait bien comprendre que moi, mon vélo, m’a veste de pluie fluo et mes rêves de voyage vont pas passer à pied en Ukraine! “It was at that moment that Serban knew he was fucked !”

Je retourne la queue entre les jambes voir mon amie roumaine! Cinq gardes de frontière sautent de nulle par en me criant dessus parce que je prends le sens interdit !!! JPP ! Je peux pas passer en Hongrie et l’autre point de passage avec l’Ukraine est à 200-300km de la si c’est n’est plus ! C’est mort ! Je me pose par terre, je boude, je mange une pêche et j’attends une camionnette pour me faire traverser ! Piotr arrivé avec son ami comme par magie 20 min après. La douanière me négocie le truc et me voila à l’arrière de la camionnette avec mon vélo! « Dimitri » et sa Kalach’ grincent des dents mais là il peut rien dire. Ça prends un peu de temps, je montre mon attestation de santé MasterCard pas valide et me voila en dehors de l’Union Européenne.

Après 1km à vélo je comprends l’allusion sur « je ne te garanti pas l’état des routes ». Ça va encore, c’est du bitume. Pas partout mais c’est c’est du bitume. Je pédale sous la pluie, j’ai pas faim. Ce premier jour me fait stresser quand même. Je fais une pause après 20km lors ce que j’ai la possibilité de passer en Hongrie. Par possibilité j’entends un poste de frontière où je sors de l’Ukraine pour me faire refouler par les hongrois, où je dois revenir en Ukraine et continuer ma route. Être dans ce nomanland entre les frontières est pour moi une sensation assez abstraite, j’écrirai peut être un article là dessus.

Je pédale donc assez bien pour finir à presque 110km. « La moyenne se fait des les premiers kilomètres, pas à la fin » dit le Spag. Première nuit dans la ville de Berehove en Ukraine. Petite bourgade où il y a pas grand chose d’ouvert. Je prends une bière en terrasse : 0,77€ la pinte !!! J’en prends plusieurs !

Deuxième jour en Ukraine, je commence tard, j’ai mal dormi. J’avais peur pour le vélo, c’était la première nuit, je savais pas si je devais réessayer de passer en Hongrie ou non. Bref !

Je me dirige vers le nord, selon un tracé assez approximatif à partir de Komoot, Naviki et GoogleMaps. Je pédale de village en village, je mange avec un couple d’ukrainiens qui voyagent à moto. Je vois que l’Ukraine est bien plus pauvre que la Roumanie. Les routes, les maisons, les magasins, … mais très chaleureuse humainement. 100km c’est beaucoup sur la carte donc je commence déjà à monter les Carpates. Plus vite que ce que je m’attendais. Les villages sont jolis, pittoresques, avec leurs maisons, leurs jardins et leurs potagers. Souvent les familles ont des animaux que ça soit juste des poules ou des oies ou des cochons et des chèvres. La campagne est vivante !

Vers 17-18h je le dirige vers le seul hôtel que je trouve à 20km à la ronde. C’est plus désert que ce que je le pensai. Il est fermé en fait ! J’essaye une guest house pas loin, complete ! J’ai pas internet en Ukraine donc un peu à l’aveuglette je vais vers une autre auberge un peu plus haut dans un village. Chemin de terre, caillouteux bien sûr ! C’est la joie du voyage. Mais les derniers kilomètres quand tu sais que ta journée est bientôt finie sont peut-être les meilleurs. Tu as une force supplémentaire qui te permet d’aller conquérir les derniers obstacles qui te séparent de ton lit.

La maison est bien là, la proprio est en forêt cueillie des champignons et la voisine me fait attendre. Elle parle anglais du coup on discute. Elle vient de finir ses études de sociologie et espère s’installer à L’viv, la grande ville de l’ouest de l’Ukraine pour y travailler à partir de septembre. Elle m’aide à m’entendre avec la proprio qui en plus me prépare des succulents varenyky avec du fromage et vin maison ! J’en avais besoin après une longe journée de vélo et surtout pour ce qui allait arriver. C’est délicieux !

Le lendemain matin je me prépare doucement et c’est parti. J’évite la grosse nationale du coup les chemins de terre et cailloux à travers les villages me réveillent bien. Je décide de ne pas prendre le raccourci que Komoot me propose et prendre une route plus principale :

Je monte donc à travers l’herbe haute en poussant mon vélo. Ça va pour l’instant, c’est beau et c’est le matin. Le ciel a l’air menaçant mais tout va bien. J’espère que ça va bientôt changer. La montée, hein !

Une demi-heure plus tard, je suis toujours en train de pousser mon vélo, dans la boue et la petite rivière qui se forme sur le chemin que je suis en train de monter. Il pleut des cordes, des éclairs à 2-3 secondes de moi. Je suis en bordure de forêt. J’ai peur des animaux ou des ours de manière générale. La petite enceinte musicale que Iulia m’as prêté crache du Avicii à fond pour « effrayer » les animaux, je siffle avec mon couteau toutes les 30 sec, et je me demande si le cadre de mon vélo attire la foudre ou pas ! Je suis seul, pas très loin de la civilisation mais pas tout près non plus. Je mets tous mes papiers dans la veste de pluie bien trop petite. Le téléphone prends l’eau bien sûr. Il marche plus. J’en peux plus et de fatigue et de peur. Je me dis que je ne veux pas mourrir, je le demande ce que je fais si je vois un ours ou un sanglier …

Je ne fais pas demi-jour, non, c’est pas moi ça, et puis j’ai bien trop monté pour redescendre. La dernière fois que je le suis senti comme ça c’était avec Vince en Chine et j’ai aussi cru qu’on allait mourrir. Je continue, têtu comme je suis et je m’enfonce dans la forêt. Il va bien se passer quelque chose. Ou la route va changer ou ça va commencer à descendre à un moment donné. Et puis bon, ça commence à descendre, mais d’un coup et puis avec la boue, la rivière tout. Je glisse, je tombe, je perds les sacoches plusieurs fois, je traverse des grosses flaques ( heureusement que je suis en sandales et que j’écoute Asaf Avidan, ça fait penser au bord de mer ) et puis quand je commence à en avoir vraiment marre je vois une maison en bois, abandonné. C’est bon signe, je continue puis j’en vois une deuxième puis un semblant de route puis c’est le début du village. J’avance jusqu’à un « arrêt de bus » je me mets un peu à l’abri. Épuisé ! Frigorifie ! Mouillé ! Je me fais un café 😉 froid ! Le village est désert, normal il pleut comme jamais. C’est là que Ioulia et son fils passent et m’invitent à manger. On se comprend, pas besoin de se parler.

Une bonne assiette de céréales, je sais pas lesquelles mais un espèce de blé avec une tomate et beaucoup d’ail. Ils insistent sur l’ail. C’est pour les forces! Ça fait tellement du bien de se sentir un peu entouré et au chaud. Ils ont une maison simple, où ils vivent au moins à 3 générations. Ils ont pas beaucoup mais ils te donnent tout. Je reste une heure avec eux le temps de reprendre un peu de force et de chaleur. On partage un café et des sourires. Ils ne veulent rien de moi et me font comprendre que j’en aurai besoin plus tard sur le chemin. Merci beaucoup à eux pour leur accueil sans prix.

Je me remet en route à travers les flaques et les cailloux. Ça va mieux, la route continue à monter mais ça va mieux. L’après-midi j’ai même du soleil.

Après une journée que je ne vais pas oublier j’arrive dans la ville de Sambir ou Galyna va m’accueille. Elle vit avec sa fille de 4 ans Roro et parfois sa sœur. Son mari Andreii, marathonien, travaille en Pologne. J’arrive vers 19h, on dîne ensemble, on se promène, on joue avec la petite et on discute sur la terrasse en mangeant les derniers gâteaux de Mama Rina. Galyna est jeune dentiste mais à du mal à démarrer dans le petit village. Elle travaille dans deux cabinets mais m’explique que les ukrainiens ne font pas confidence aux jeunes dentistes sans expérience. Elle élève sa fille et voit son mari tous les deux mois. Son père travaille depuis 30 ans au Portugal. Le manque d’argent et de moyens en Europe de l’Est divise les familles et fait souvent grandir des enfants loin de leurs parents. L’éducation et l’avenir de ces pays empathie.

Je pars tôt le lendemain matin en même temps que Galyna pour son cabinet. La journée va être chaude et rude. On commence par 55km de chemin de terre et de cailloux sous un soleil de plomb. Je m’y attendais pas. L’Ukraine est pleine de surprise et de défis. Que ça soit dans les montagnes sous une pluie battante ou dans le sable des campagnes asséchées j’y aurai vu de toutes les couleurs : bleu pluie et jaune soleil 🇺🇦.

La journée semble interminable car j’avance doucement et le soleil tape. Je m’arrête dans les villages et prends de l’eau dans les fontaines, on m’invite à un café et on m’offre quelques fruits. Ça fait toujours du bien. Vers 16h j’arrive à Medyka, la fin de mon aventure ukrainienne bien fatigué mais marqué à jamais !

À bientôt beau pays qui demande qu’à revenir !)

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